Les pièces de puzzle

Pièces de puzzle

On pourrait caricaturer les recherches généalogiques en les comparant à un puzzle composé de trois pièces : un acte de naissance, un acte de mariage et un acte de décès.
Quand les informations des uns recoupent celles des autres, le puzzle est complet et on peut passer à la génération suivante. Parfois une pièce manque, ce qui n’est pas bien grave si les deux autres donnent des informations concordantes.
Mais il arrive que cette pièce manquante, quand on la trouve, ne s’emboîte pas du tout avec les autres, et qu’elle vienne remettre en cause ce qui paraissait jusque là évident.
C’est le cas de l’acte de décès[1] de Victoire Castelbou, en date du 28 mai 1835.

L’acte de décès

L’an mil huit cent trente cinq et le vingt huit mai à six heures du matin, par devant nous, de Saunhac Jean-Baptiste, maire et officier de l’état civil de la commune de Tanus et Lasplanques, canton de Pampelonne, arrondissement d’Albi, departement du Tarn  sont comparus Castelbou Pierre père de la défunte agé de quarante trois ans, cultivateur domicilié à la Carreirie, et Assié Pierre aussi cultivateur dudit la Carreirié agé de soixante-trois ans, tous habitans dans la ditte commune de Tanus et Lasplanques  les quels nous ont déclaré que Victoire Castelbou fille du declarant et de Jeanne Marie Durand, mariés , est décédée à la Carreirie dans la maison de son père le vingt sept mai a cinq heures du soir  la ditte Castelbou Victoire agée de quatre mois  ; les quels après que lecture du present acte leur a été faitte, requis de signer, a signé avec nous le dit Pierre Castelbou père de la défunte, mais non le dit Pierre Assié qui a dit ne savoir, et nous nous sommes signés.
Dont acte a la mairie de Tanus et Lasplanques les jour mois et an susdits.

En lui-même, l’acte n’a rien d’inhabituel, il est tout à fait représentatif de ce qu’est un acte de décès. Il nous dit en substance que Victoire Castelbou, fille de Pierre et de Jeanne Marie Durand est décédée le 27 mai 1835 à l’âge de quatre mois.

L’acte de naissance

Dans les mêmes registres, à une date environ quatre mois plus tôt, on trouve l’acte de naissance[2] de Victoire, daté du 2 février. Elle est bien la fille de Pierre et de Marie Jeanne Durand, les mêmes qui sont cités comme parents dans l’acte de décès. Ces deux pièces du puzzle s’emboîtent parfaitement.

L’an mil huit cents trente cinq et le deux fevrier a cinq heures du soir, pardevant nous Jean Antoine Galaup, maire et officier de l’état civil de la commune de Tanus et Lasplanques, canton de Pampelonne, arrondissement d’Alby, departement du Tarn est comparu Pierre Castelbou, cultivateur domicilié à la Carrairié, susditte commune de Tanus et Lasplanques, agé de quarante trois ans, le quel nous à presenté un enfant du sexe feminin né le deux fevrier courant a quatre heures du matin, de lui declarant et de Marie Jeanne Durand sa legitime epouse, au quel il a declaré vouloir donner le prenom de Victoire. Les susdittes presentation et declaration faites en presensse de Pierre Assié agé de soissante quatre ans, et de Joseph Bonnafis agé de trente sept ans, tous deux domiciliés a la Carreirié susditte commune de Tanus et Lasplanques, les quels apres que lecture du present acte leur a eté faite, requis de signer ont dit ne savoir, le dit Pierre Castelbou pere declarant a signé avec nous.
Dont acte a la mairie de Tanus et Lasplanques les jours mois et an susdits.

Les choses auraient pu en rester là. Victoire aurait été un enfant mort en bas âge, comme cela se produisait assez fréquemment en ce début de XIXe siècle.  Seulement voilà, dans les registres de l’état civil de Pampelonne, commune voisine, on trouve cette même Victoire mentionnée sur un acte de mariage[3] en 1863, vingt-sept ans après son décès !

L’acte de mariage

… et demoiselle Victoire Castelbou, agée de vingt sept ans, sans profession, demeurant au village de Lunaguet commune de Pampelonne, née à la Carayré, commune de Tanus, le deux février mil huit cent trente cinq ainsi qu’il résulte de l’extrait de son acte de naissance a nous remis, fille majeure et légitime de feu Pierre Castelbou (…) et de Marie Jeanne Durand, âgée de soixante dix ans environ, sans profession, domiciliée au même lieu, vivante, ici présente et consentante…

Les informations livrées par cet acte de mariage recoupent celles de l’acte de naissance, mais sont contradictoires avec celles de l’acte de décès.
On est en présence d’une situation conflictuelle où l’acte de naissance est compatible avec les actes de naissance et de décès pris séparément, mais où ces derniers s’excluent mutuellement.

Hypothèses

Nous excluons a priori toutes les hypothèses impliquant une tromperie volontaire.
Quel intérêt aurait eu Pierre à déclarer le décès de sa fille si celle-ci était encore vivante ? Quel intérêt aurait eu une autre femme à se faire passer pour Victoire lors du mariage, avec la complicité de la mère qui, présente à ce mariage, savait bien que sa fille Victoire était morte en bas âge ?
Nous privilégions la piste d’une erreur involontaire.

Est-ce que l’erreur peut se trouver sur l’acte de décès ?
Probablement pas. C’est le père qui déclare la naissance comme le décès de sa fille, sa signature sur les deux actes est reconnaissable, et il est assisté à chaque fois du même témoin.

Signature de Pierre
Signatures sur l’acte de naissance (à gauche) et sur l’acte de décès (à droite)

Est-ce que l’erreur peut se trouver sur l’acte de mariage ?
Les autres hypothèses étant éliminées, c’est l’éventualité qui est privilégiée. En effet, c’est l’extrait de naissance fourni lors du mariage qui fournit la preuve de l’identité des époux. Il suffit que l’acte présenté ne soit pas le bon pour que l’identité soit erronée.

La fratrie

La présence de la mère au mariage indique que, s’il ne s’agit pas de Victoire, il s’agit certainement de l’une de ses sœurs.
Pierre et Marie Jeanne ont 8 enfants dont 6 filles :

  1. Marie Jeanne en 1822, qui épouse Jean Joseph Galaup en 1844
  2. Julie en 1823, qui meurt en 1835, peu avant Victoire
  3. Marie Rose en 1830, qui décède célibataire en 1848
  4. Victoire donc en 1835, qui meurt à l’âge de quatre mois
  5. Marie en 1836, dont on n’a pas retrouvé de traces
  6. Julie en 1839, qui épouse Jean Baptiste Paulhiès en 1862

À la date du mariage, en 1863, trois des filles sont décédées et deux sont déjà mariées. La seule dont on ne sache pas ce qu’elle est devenue est Marie, née un an à peine après Victoire.
À la naissance de Marie, deux des sœurs sont déjà prénommées Marie : Marie Jeanne, 14 ans et Marie Rose, 6 ans. Se pourrait-il que la benjamine ait été appelée couramment non pas Marie mais Victoire ? Ou bien qu’elle ait été déclarée à sa naissance sous les prénoms de Marie Victoire mais que l’officier d’état civil n’ait consigné que Marie sur le registre ? C’est une erreur que l’on retrouve parfois.
Si tel fut le cas, quand, au moment de se marier, Marie dite Victoire, demande un extrait d’acte de naissance, l’officier d’état civil trouve effectivement à l’année 1835 un acte de naissance au nom de Victoire Castelbou. Il ne va pas chercher plus loin et fournit l’extrait de cet acte-là.

Le contrat de mariage[4] passé entre « Victoire » et Jean Baptiste Dardié pourrait fournir des informations complémentaires. Il n’est malheureusement pas accessible en ligne mais doit être consulté sur place aux archives départementales du Tarn, à Albi, ce que nous n’avons pas encore eu l’occasion de faire.

Quoi qu’il en soit, l’acte de décès du 28 mai 1835 fournit une preuve formelle que ce n’est pas Victoire qui s’est mariée en 1862. Dans notre base de données nous avons fait le choix de considérer qu’il s’agit de sa sœur Marie, née en 1836.

Marie CASTELBOU
N° Sosa :
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Père :
Mère :

 


[1] Archives départementales du Tarn, commune de Tanus, année 1835, cote 4E 292/7-5 vue n°5.
[2] Archives départementales du Tarn, commune de Tanus, année 1835, cote 4E 292/4-7 vues n°43 et 44.
[3] Archives départementales du Tarn, commune de Pampelonne, année 1863, cote 4E 201/11-4 vues n°21 et 22.
[4] Archives départementales du Tarn, minutes de Me Philippe Mader, notaire à Pampelonne, 21 décembre 1862, cote 3E 62/196.

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